It Was Worth It

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Se jeter dans le vide. Faire le grand saut. Braver l’inconnu. Sortir de sa zone de confort. Vous l’aurez peut-être deviné, j’aime les défis. C’est mon carburant, ma façon de me sentir vivante et forte.

J’avais 17 ans quand je me suis délibérément jetée dans le vide pour la première fois. Déterminée à apprendre l’anglais avec peu de moyens, j’ai pris la petite frog en moi et je l’ai carrément pitchée dans un cégep anglophone à l’autre bout de Montréal. Pas d’amis. Toute seule dans une mer de plus de 5000 élèves.

Pas grave! J’allais m’ouvrir sur le monde, découvrir toutes sortes de choses et me faire de nouveaux amis. Tu veux apprendre? Aweille, plonge! Ça avait l’air beau vu de mon Saint-Jean-sur-Richelieu!

Quel choc j’ai eu!

Parmi ces 5000 personnes, beaucoup sont fils ou filles d’immigrants. Nombreux parlent français avec difficulté et savent à peine l’écrire. La plupart ont le français comme troisième langue. Difficile de communiquer. Ce qui amène les gens à se regrouper entre eux. À Vanier College, ça se passait dans les cafétérias.

La Black Caf, la Asian Caf, la Italian Caf, la Greek Caf, la Jews Caf. Vous l’aurez compris, chacune portait le nom des gens qui la fréquentaient. Vous l’aurez peut-être remarqué aussi, il n’y en avait aucune pour les Québécois ou même, par extension, les francophones. Oh! Ne cherchez pas ces noms! Non, c’était des règles non écrites. J’étais devenue la minorité visible. Dans mon propre pays, ma propre province, ma – presque – propre ville. J’étais l’immigrante parmi les immigrants. Je goûtais à notre propre sauce. Quand je traversais le collège sur l’heure du midi, je me sentais comme une blanche dans le Harlem des années 80… Je n’étais pas la bienvenue nul part.

Mes grands élans de curiosité face aux autres cultures ont pris le bord après de multiples tentatives. S’il était relativement facile d’entrer en contact un à un, ça devenait nettement plus difficile en groupe. En fait, c’était presque impossible de se faire accepter par un groupe si tu ne partageais pas les mêmes origines. Si bien que mes “amis” n’en étaient pas. C’était des collègues, sans plus. À bien y penser, peut-être que le mystérieux Dino, diminutif d’un nom grec beaucoup plus complexe, aurait pu être un peu plus qu’un collègue… 😉

Pendant deux ans, les deux seules personnes avec qui j’ai développé des liens d’amitié étaient des Québécois pur laine comme on dit. Quelle ironie! Adieu l’ouverture! Des amis pur laine, j’en avais pas mal dans mon patelin… mais ils commençaient à m’oublier. Tsé, je faisais plus partie des inside

Je dînais souvent à l’extérieur. Ou dans un corridor. Ou pas du tout. Quand j’avais du temps à tuer entre deux cours, j’allais à la bibliothèque. Parce que retourner chez moi était impossible. Chaque jour de la semaine pendant deux ans, je consacrais plus de 3 h de ma journée au transport. Le matin, je marchais 10 minutes jusqu’à l’arrêt d’autobus. Comme je n’avais ni auto ni permis, je n’avais pas le choix de prendre l’autobus local. Tsé, communément appelé la run de lait? 😉 Je me tapais donc une heure d’autobus. Ensuite, je prenais le métro pour 30 minutes environ. Puis, je marchais encore 10 minutes jusqu’au cégep. Dix minutes qui se transformaient souvent en course contre la montre. Entre 1 h 30 et 1 h 50 de transport matin et soir. Il n’était pas rare que je quittais à 5 h 30 et que je revenais dans les 19 h.

J’ai appris à être productive en autobus, même si ça me donnait mal au cœur au début. Je faisais mes lectures, commençais mes travaux. À l’ère où les téléphones intelligents et tablettes n’existaient pas, c’était quand même ardu de pondre un texte sur le bord du banc!!

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Je me souviens de la fatigue, la solitude, la déception, la colère aussi. Comment un cégep public pouvait-il se ghettoïser de la sorte? J’ai fait face à de nombreux préjugés. Parce que j’étais blonde. Parce que mes origines étaient québécoises. Parce que j’étais francophone. Parce que j’avais un accent. On m’a carrément dit que les Québécois n’étaient pas assez intelligents pour apprendre l’anglais! J’essayais d’établir un pont avec les autres et je recevais mes planches en plein visage! J’ai vite appris à envoyer promener dans la langue de Shakespeare. 😉

Après ma première session, mon père m’a suggéré d’abandonner. De m’inscrire ailleurs. Je n’ai pas voulu. La fameuse Loi 101 m’aurait permis, aussi, de compléter mes examens en français. Je ne l’ai pas fait non plus. J’aurais évité de voir chuter mes notes comme ça a été le cas la première année, mais je n’aurais pas appris l’anglais.

J’ai continué ce qui me semblait être un chemin de croix en me disant que je sortirais de là bilingue, raison première de mon périple. J’ai réussi. Et avec brio! J’excellais fluently! Hurray!

Ça en valait la peine. It was worth it.

Avec le recul, je réalise que je n’ai peut-être pas reçu les connaissances culturelles que j’attendais, mais ça m’a rendue plus humaine. Je sais l’inconfort de n’appartenir à aucun groupe. Je sais que les étiquettes font mal. Je sais que le racisme n’a pas de race. Le respect et l’ouverture non plus, quand on le veut bien. Je sais que tant qu’on voudra focuser sur les différences, le français sera en danger. La paix dans le monde aussi. Je sonne comme une prétendante au Miss Universe, bikini en moins, mais c’est vrai pareil! 😉

À titre personnel, grâce à Vanier College, je suis bilingue aujourd’hui.
Grâce à l’anglais, j’ai le travail que j’ai.
Grâce à ce travail, j’ai un horaire allégé et je suis une mère plus présente.
Sans tout ceci, je n’aurais peut-être pas mes trois beaux enfants… LA plus grande fierté de ma vie.

Je crois à une certaine forme de destin et je me dis que je devais vivre ces deux années pour être où et qui je suis aujourd’hui. Je crois aussi qu’il n’y a pas qu’un seul itinéraire. Que j’aurais sans doute pu apprendre l’anglais et obtenir ce rythme de vie autrement, si je l’avais voulu. Reste que, souvent, lorsqu’on change une seule petite virgule dans une équation, plus rien n’est pareil. Et moi, je ne prendrais pas ce risque! Je ne regrette rien.

 

Crédit photo: Les deux photos ont été prises par moi dans le cadre de mes cours de photographie. Elles ont toutes deux été sélectionnées dans les “Photo of the Week” de Vanier.

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Véro

Femme dans la jeune trentaine, je suis aussi une heureuse épouse et mère de deux garçons. Riche d'une décennie en communication et marketing et de mon histoire aussi simple que rocambolesque, je partage avec vous mes humeurs du moment.

4 thoughts on “It Was Worth It”

  1. Je me souviens de cette étape difficile pour toi…tu as eu du culot et une force
    de caractère incroyable pour faire ce que tu as fais, vraiment !
    Ton texte est parfumé d’émotions palpables. Ta sensibilité est toujours aussi
    authentique dans ton écriture. Bravo à toi d’avoir osé ! Tu mérites aujourd’hui
    le fruit de tes efforts !

    1. Merci ma soeur! Ton commentaire me touche. Même avec le recul, j’ai réalisé en écrivant ce texte que cette expérience a apporté son lot de difficultés! Mais comme je l’ai dit, ça en valait la peine! 🙂

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